Neuromorphose®

Chapitre 07

Filiation philosophique et psychanalytique

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Chapitre 7

Filiation philosophique et psychanalytique

La géométrie sacrée n'est pas une croyance d'un autre âge. C'est une longue intuition humaine qui a précédé de vingt-trois siècles ce que les neurosciences contemporaines commencent à formuler dans leur propre langage.


I — Pourquoi un chapitre philosophique et psychanalytique

La triple inscription

Les chapitres précédents ont posé deux versants des fondements de la Neuromorphose® — neuroscientifique (chapitre 5) et cristallographique-biologique (chapitre 6). Le présent chapitre en pose un troisième, qui paraîtrait peut-être inattendu dans un document scientifique mais qui s'impose comme une dette de généalogie intellectuelle honnête : la doctrine de la Neuromorphose® s'inscrit dans une tradition philosophique et psychanalytique qui traverse vingt-trois siècles de pensée occidentale, depuis Platon jusqu'à la psychothérapie contemporaine.

Cette tradition n'est pas une croyance préscientifique que les sciences modernes auraient depuis dépassée. C'est une longue intuition humaine qui a pressenti, depuis l'Antiquité, ce que la cristallographie biologique et les neurosciences cognitives nous apprennent désormais : que la géométrie n'est pas une métaphore plaquée sur la matière et la conscience, mais un langage commun dont les structures fondamentales sont partagées.

Le présent chapitre traverse cette filiation en cinq corpus distincts : la fondation platonicienne dans le Timée, le prolongement néoplatonicien, la tradition de la géométrie sacrée dans la culture occidentale, la géométrie psychique chez Jung et ses héritières, et la doctrine de la médiation thérapeutique dans la psychanalyse contemporaine (Winnicott, Roussillon) ainsi que les apports de Klein et Bion sur la structure psychique.

La cohérence narrative du document

Avant d'entrer dans les corpus, une précision épistémologique. Le chapitre 6 a montré que la nature matérielle converge vers certaines formes par nécessité physique. Le chapitre 5 a montré que le cerveau humain manipule, simule et représente l'espace par certaines structures neurales caractéristiques. Le présent chapitre 7 montre que la pensée humaine elle-même — la philosophie, la psychanalyse, la tradition spirituelle — a convergé spontanément, sur la longue durée, vers les mêmes catégories formelles. La triple convergence (matière, cerveau, pensée) renforce mutuellement chaque versant, sans qu'aucun ne démontre les deux autres. C'est précisément l'intersection de ces trois versants qui constitue la force épistémologique de la doctrine de la Neuromorphose®.


II — Platon et le Timée — la fondation des cinq solides

Le dialogue cosmologique

Le Timée de Platon, écrit aux alentours de 360 av. J.-C., est probablement l'un des dialogues les plus influents de toute la philosophie occidentale, et il constitue la première grande exposition systématique de ce qu'on appellera plus tard la géométrie sacrée. Dans ce dialogue, Timée de Locres — un personnage pythagoricien — expose une cosmologie où l'univers est construit selon des principes géométriques précis.

Platon y associe les cinq solides réguliers convexes — qu'Euclide démontrera ultérieurement comme uniques dans l'espace tridimensionnel — aux quatre éléments et au cosmos lui-même :

— Le tétraèdre, avec ses pointes acérées et sa faible stabilité, est associé au feu — élément le plus pénétrant et le plus mobile. — Le cube, avec ses faces planes et sa stabilité parfaite sur ses bases, est associé à la terre — élément le plus stable et le plus solide. — L'octaèdre, intermédiaire entre le tétraèdre et le cube, est associé à l'air — élément intermédiaire entre le feu et la terre dans la cosmologie antique. — L'icosaèdre, le plus arrondi des cinq solides, est associé à l'eau — élément le plus fluide et le plus adaptable. — Le dodécaèdre, avec ses douze faces pentagonales et son caractère le plus subtil, est associé au cosmos dans son ensemble — ce que la philosophie ultérieure appellera la quintessence ou cinquième élément, plus tard rebaptisé éther.

Ce que cette association doit aux Pythagoriciens

Cette association des solides aux éléments n'est pas une invention platonicienne pure — elle reprend et systématise une tradition pythagoricienne qui était déjà ancienne au IVᵉ siècle av. J.-C. Les Pythagoriciens, du VIᵉ au IVᵉ siècle av. J.-C., avaient fait de la géométrie l'instrument principal de la compréhension du cosmos. Leur fameux principe — « tout est nombre » — pourrait aussi bien se formuler « tout est forme », tant la géométrie était pour eux une voie d'accès à la structure fondamentale de la réalité.

Le pentagramme — figure étoilée à cinq branches dérivée du pentagone régulier — était leur signe de reconnaissance, et ils l'appelaient hugieia (santé, harmonie). Ils y voyaient une signature visible de la perfection mathématique du cosmos (notamment par sa relation au nombre d'or, voir chapitre 5 et fiche encyclopédique du pentagramme). Cette tradition pythagoricienne, transmise à Platon par son maître Socrate puis directement par les pythagoriciens dont Platon fut proche, constitue l'arrière-plan culturel dans lequel le Timée puise sa cosmologie géométrique.

Le statut épistémologique de cette tradition

Une précision est ici nécessaire pour le lecteur clinicien contemporain. La cosmologie du Timée n'est évidemment pas une cosmologie scientifiquement valable au sens contemporain. L'association « tétraèdre = feu » n'a pas de validité physique. Mais ce qui est remarquable, c'est que les cinq formes que Platon a identifiées comme fondamentales sont précisément celles que la mathématique a démontrées comme uniques (chapitre 6, théorème d'Euclide), et que la biologie moléculaire contemporaine retrouve à des niveaux multiples (capsides virales icosaédriques, fullerènes en icosaèdre tronqué, etc.).

Platon avait raison sur le principe — il y a bien un nombre fini et précis de formes géométriques fondamentales — sinon dans le détail des associations spécifiques. La doctrine de la Neuromorphose® hérite directement de cette intuition platonicienne, en la transposant non plus à la cosmologie de la matière mais à la phénoménologie de l'expérience intérieure.


III — Le néoplatonisme — Plotin, Proclus, Jamblique

Plotin et le mouvement vers l'Un

Trois siècles après Platon, le philosophe Plotin (204-270), qui enseigne à Rome, fonde dans ses Ennéades la tradition néoplatonicienne qui va dominer la philosophie tardo-antique et nourrir profondément la pensée chrétienne, juive et musulmane médiévale. Plotin reprend et radicalise la cosmologie géométrique platonicienne en posant que toute la réalité émane d'un principe premier — l'Un — par une cascade d'émanations successives où chaque niveau de réalité est moins parfait que le précédent mais conserve la trace formelle de la perfection originelle.

Pour Plotin, les formes géométriques pures sont les premiers échelons de cette descente depuis l'Un vers le multiple. Elles sont plus proches de l'Un que la matière, et elles constituent ainsi des médiations par lesquelles la matière elle-même participe à l'ordre supérieur. Cette idée — que la forme géométrique est un médiateur entre l'absolu et le sensible — traversera vingt siècles de pensée occidentale et trouvera son écho lointain dans la doctrine clinique de la médiation thérapeutique que Winnicott formulera au XXᵉ siècle.

Proclus et la métaphysique géométrique

Proclus (412-485), qui dirige l'Académie d'Athènes au Vᵉ siècle juste avant sa fermeture par Justinien en 529, est l'un des grands systématisateurs du néoplatonisme. Son Commentaire sur le Premier Livre des Éléments d'Euclide est probablement le premier ouvrage de philosophie des mathématiques au sens systématique du terme. Proclus y défend que la géométrie n'est pas seulement un savoir technique — elle est une voie de connaissance par laquelle l'âme remonte vers les principes premiers de la réalité.

Sa formule devenue célèbre — « la géométrie purifie l'âme et l'élève vers les choses intelligibles » — résume une intuition qui traversera toute la culture chrétienne médiévale : que l'exercice géométrique lui-même, indépendamment de son utilité pratique, est un mouvement de transformation intérieure. Cette idée résonne, à distance, avec ce que la pratique clinique de la Neuromorphose® constate empiriquement : que le travail avec les formes géométriques produit chez le patient un mouvement intérieur qui dépasse largement la résolution du problème immédiat.

Jamblique et la théurgie mathématique

Jamblique de Chalcis (env. 245-325), dans son Traité des mystères, va plus loin encore en posant que les figures géométriques ne sont pas seulement des objets de contemplation philosophique — elles sont des instruments théurgiques (c'est-à-dire des opérateurs effectifs de transformation spirituelle). La géométrie sacrée comme pratique opératoire trouve chez lui sa première formulation systématique.

Cette tradition théurgique sera transmise au monde médiéval et alimentera notamment l'hermétisme de la Renaissance, dont Marsile Ficin (1433-1499) et Pic de la Mirandole (1463-1494) seront les principaux représentants à Florence sous Laurent le Magnifique. Là encore, la résonance avec la clinique contemporaine est intéressante : la doctrine de la Neuromorphose® considère la manipulation effective des formes dans EndoFormia® comme une opération clinique authentique — pas seulement une représentation passive, mais un acte de transformation intérieure. Cette intuition rejoint, dans son principe, celle de Jamblique sur la théurgie mathématique — sans pour autant en partager les présupposés métaphysiques.


IV — La géométrie sacrée dans la culture occidentale médiévale et renaissante

Boèce et le quadrivium

Au VIᵉ siècle, le philosophe romain Boèce (env. 480-524) — l'un des derniers grands transmetteurs de la culture antique vers le monde médiéval naissant — systématise la tradition pythagoricienne dans son De Institutione Arithmetica. Il y pose ce qui deviendra le quadrivium médiéval — les quatre arts mathématiques (arithmétique, géométrie, astronomie, musique) qui constituent, avec le trivium (grammaire, rhétorique, dialectique), le programme éducatif fondamental des sept arts libéraux dans toute l'Europe chrétienne jusqu'à la Renaissance.

La présence de la géométrie comme art libéral fondamental — c'est-à-dire art digne d'un homme libre, distinct des arts mécaniques — pendant un millénaire entier est probablement l'une des explications de la profonde inscription culturelle des formes géométriques dans la mémoire collective occidentale. Tout homme cultivé, du VIᵉ au XVᵉ siècle, étudiait la géométrie comme exercice de l'âme autant que comme savoir technique. Les patients contemporains qui convoquent spontanément un lexique formel pour décrire leur intériorité héritent peut-être, sans le savoir, de cette longue culture géométrique.

La cathédrale gothique comme livre de géométrie

L'architecture gothique (XIIᵉ-XVᵉ siècles) constitue probablement l'expression culturelle la plus impressionnante de cette tradition de géométrie sacrée. Les grandes cathédrales gothiques — Chartres, Notre-Dame de Paris, Reims, Cologne, Strasbourg — sont conçues comme des livres de pierre où chaque proportion, chaque rapport, chaque rosace exprime une intention géométrique précise. Les rosaces notamment, avec leurs symétries d'ordre 5, 6, 8, 12, parfois 24, sont des mandalas occidentaux au sens fort du terme.

L'apprentissage de la géométrie était transmis dans les corporations de bâtisseurs (les loges maçonniques médiévales, ancêtres lointaines de la franc-maçonnerie moderne) selon des traditions orales et pratiques qui se sont en partie perdues. Mais les vestiges architecturaux eux-mêmes témoignent d'une culture géométrique dont la sophistication mathématique reste impressionnante.

La Renaissance — Pacioli, Dürer, Léonard

La Renaissance italienne du XVᵉ siècle marque une reprise systématique de la tradition de géométrie sacrée, désormais articulée aux nouvelles découvertes mathématiques et à l'art figuratif. Trois figures résument cette époque.

Luca Pacioli (1447-1517), mathématicien franciscain, publie en 1509 De Divina Proportione — le premier grand ouvrage entièrement consacré au nombre d'or et à ses manifestations géométriques. L'ouvrage est illustré par Léonard de Vinci, qui dessine pour la première fois les solides de Platon dans leur représentation en perspective rigoureuse. C'est dans cet ouvrage que la proportion divine (le nombre d'or) trouve sa première grande exposition systématique en Occident.

Albrecht Dürer (1471-1528), peintre et théoricien allemand, publie en 1525 Underweysung der Messung (Instruction sur la mesure), l'un des premiers manuels de géométrie pratique destiné aux artistes. Sa célèbre gravure Melencolia I (1514) contient un polyèdre — connu sous le nom de « solide de Dürer » — dont la géométrie précise a fait l'objet de centaines d'études. C'est par Dürer que la culture nord-européenne s'approprie la tradition italienne de géométrie sacrée.

Léonard de Vinci (1452-1519) enfin, dans ses carnets et notamment dans l'Homme de Vitruve (env. 1490), inscrit le corps humain dans les proportions géométriques fondamentales — cercle, carré, pentagone implicite — et formule, plus qu'aucun autre, l'unité des proportions entre l'architecture, le corps et le cosmos.

Le legs culturel à la Neuromorphose®

Cette tradition millénaire de géométrie sacrée constitue le substrat culturel dans lequel la doctrine de la Neuromorphose® s'inscrit — qu'elle le revendique ou non. Quand un patient occidental convoque spontanément le pentagramme, l'hexagramme, l'icosaèdre ou le tétraèdre pour décrire son état intérieur, il puise dans une mémoire culturelle longue dont les racines remontent à Pythagore et qui a structuré pendant deux millénaires la sensibilité formelle occidentale.

Cette inscription culturelle n'est pas la cause de la doctrine (la doctrine repose sur l'observation clinique, voir chapitre liminaire), mais elle en est un facilitateur important : les patients arrivent en cabinet avec un lexique formel déjà partiellement constitué par leur héritage culturel, ce qui rend la rencontre avec les formes EndoFormia® plus immédiate.


V — Carl Gustav Jung et la géométrie psychique

La quaternité comme structure fondamentale

Carl Gustav Jung (1875-1961), fondateur de la psychologie analytique, a probablement été le clinicien du XXᵉ siècle qui a le plus profondément travaillé sur la dimension géométrique de la psyché. Sa contribution majeure à cet égard tient en deux concepts complémentaires : la quaternité et le mandala.

La quaternité, pour Jung, est la structure formelle fondamentale de la totalité psychique. Dans son ouvrage Aion. Études sur la phénoménologie du Soi (1951 ; traduction française Albin Michel 1983), Jung montre que la psyché humaine s'organise spontanément selon des structures à quatre termes — les quatre fonctions psychologiques (pensée, sentiment, sensation, intuition), les quatre éléments alchimiques, les quatre directions cardinales de l'orientation spatiale, les quatre âges de la vie, etc.

Cette omniprésence de la quaternité n'est pas, pour Jung, un effet culturel contingent — c'est l'expression d'une structure archétypale profondément inscrite dans le psychisme humain. Le carré, la croix, le quaternaire — autant de formes géométriques qui expriment cette structure fondamentale, et qui apparaissent universellement dans les productions psychiques (rêves, dessins spontanés, symbolisme religieux, mythologies).

Le mandala comme symbole d'individuation

Le mandala (mot sanskrit signifiant « cercle ») est, dans la tradition jungienne, le symbole archétypal le plus important de l'individuation — ce processus de développement psychologique par lequel l'individu intègre progressivement les différentes parts de sa psyché en un Soi unifié. Jung a publié de nombreux ouvrages et articles sur le mandala, dont l'essai « Mandala Symbolism » repris dans le tome 9, partie 1, des Collected Works.

Pour Jung, le mandala apparaît spontanément dans les rêves, les visions et les productions plastiques des patients aux moments cruciaux de leur trajectoire d'individuation — particulièrement au milieu de vie, dans les périodes de transition profonde, et lors des grandes intégrations symboliques. Sa structure invariante — un cercle autour d'un centre, divisé en quatre ou en multiples de quatre, avec des motifs géométriques qui rayonnent depuis le centre — exprime simultanément l'unité (le cercle, le centre) et la différenciation (les sections, les motifs) qui caractérisent la totalité psychique mature.

La doctrine de la Neuromorphose® hérite directement de cette tradition jungienne du mandala — non pas comme une variante de l'analyse jungienne, mais comme une convergence formelle : les formes que la Neuromorphose® convoque sont, dans leur grande majorité, des mandalas tridimensionnels. La sphère, le tore, les solides de Platon, les polyèdres d'Archimède — toutes ces formes partagent avec le mandala bidimensionnel la propriété fondamentale d'organiser l'espace autour d'un centre selon des symétries précises.

Marie-Louise von Franz et Nombre et Temps

Marie-Louise von Franz (1915-1998), principale collaboratrice de Jung et continuatrice de son œuvre, a poursuivi cette exploration de la géométrie psychique dans son ouvrage majeur Number and Time (1970 ; traduction française Nombre et temps : psychologie des profondeurs et physique moderne, 1978). Elle y explore systématiquement la psychologie archétypale des nombres (1, 2, 3, 4, et leurs multiples) en montrant que chaque nombre porte une structure psychique propre.

Le 1 est l'unité indifférenciée (la sphère pure, dans le vocabulaire de la sous-famille 0.6 EndoFormia®). Le 2 est la dualité, la tension des opposés, qui appelle le 3 pour sa médiation. Le 3 est la médiation dynamique, la triade créatrice. Le 4 est la totalité statique, la quaternité jungienne, le mandala. Le 5 est le passage au-delà de la quaternité — la quintessence platonicienne, le pentagramme, l'individuation accomplie.

Cette psychologie archétypale des nombres résonne directement avec la structure du répertoire EndoFormia® — où les formes à symétrie 3 (triangle, tétraèdre), à symétrie 4 (carré, cube), à symétrie 5 (pentagone, pentagramme, dodécaèdre, icosaèdre), à symétrie 6 (hexagone, hexagramme) sont précisément organisées et différenciées dans leurs significations cliniques propres.


VI — Winnicott et l'objet transitionnel

Le concept fondateur

Donald Winnicott (1896-1971), pédiatre et psychanalyste britannique, est l'auteur d'une contribution clinique qui éclaire spécifiquement le rôle d'EndoFormia® comme objet médiateur. Dans son ouvrage Playing and Reality (1971 ; traduction française Jeu et réalité, Gallimard 1975), Winnicott pose le concept d'objet transitionnel — ce premier « non-moi » que l'enfant (typiquement entre 4 et 12 mois) investit comme objet médiateur entre lui-même et le monde extérieur, ainsi qu'entre lui-même et sa mère.

L'objet transitionnel classique est l'ourson en peluche, la couverture, le morceau de tissu que l'enfant garde, suce, manipule, et qui devient progressivement une extension de soi sans pour autant être confondu avec soi. Il est « entre » — entre le moi et le non-moi, entre le réel et l'imaginaire, entre le subjectif et l'objectif. Winnicott invente pour le décrire le concept d'espace transitionnel ou aire intermédiaire d'expérience — un espace psychique qui n'est ni purement intérieur ni purement extérieur, mais qui constitue le lieu même où peut se déployer le jeu, la créativité et l'expérience culturelle.

Application à EndoFormia®

La forme matérialisée dans EndoFormia® fonctionne précisément comme un objet transitionnel au sens winnicottien. Elle n'est pas purement intérieure (elle est à l'écran, visible, manipulable), elle n'est pas purement extérieure (elle est issue du patient, elle exprime son ressenti, elle n'a pas d'existence autonome). Elle occupe cet espace transitionnel où la créativité clinique peut se déployer parce que l'objet n'a pas à être choisi entre les catégories opposées du subjectif et de l'objectif.

Winnicott posait que la santé psychique adulte ne consiste pas à abandonner cet espace transitionnel mais à continuer à l'habiter dans l'expérience culturelle au sens large (art, religion, science, créativité, amour). La pratique de la Neuromorphose® avec EndoFormia® offre au patient adulte un accès renouvelé à cet espace transitionnel précieux, dans le cadre sécurisé de la séance clinique.

Le jeu comme condition de la transformation

Une seconde contribution winnicottienne mérite d'être rappelée pour la doctrine de la Neuromorphose®. Winnicott a posé que c'est précisément dans le jeu, et nulle part ailleurs, que l'individu peut être pleinement créateur et utiliser sa personnalité tout entière. « C'est dans le jeu, et seulement dans le jeu, que l'enfant ou l'adulte est libre d'être créateur », écrit-il dans Jeu et réalité.

Cette intuition fondamentale éclaire l'observation clinique posée au chapitre 3 sous le nom de « dimension ludique de la séance » — la séance de Neuromorphose®, par la manipulation conjointe de la forme à l'écran, ouvre un espace de jeu thérapeutique qui n'est pas un divertissement accessoire mais la condition même de la transformation profonde.


VII — René Roussillon et les médiations en thérapie contemporaine

Le concept de médiation symbolique

René Roussillon (né en 1947), psychanalyste et professeur à l'Université Lumière Lyon 2, est l'un des principaux théoriciens contemporains de ce qu'il appelle les médiations thérapeutiques ou médiations symboliques (notamment dans ses ouvrages Le travail de l'inconscient et les médiations thérapeutiques, Dunod 2007 ; Manuel de la pratique clinique en psychologie et psychopathologie, Elsevier-Masson 2012).

Roussillon a systématisé la pratique clinique qui consiste à introduire entre le patient et le thérapeute un tiers médiateur — objet, dispositif, support créatif — qui permet d'élaborer ce que la parole seule ne parviendrait pas à élaborer. Les médiations thérapeutiques peuvent prendre des formes très variées : le dessin, la sculpture, la musique, l'écriture, le mouvement corporel, le jeu de société, l'art-thérapie sous toutes ses formes.

Ce que la Neuromorphose® apporte aux médiations contemporaines

La doctrine de la Neuromorphose® s'inscrit dans cette famille théorique des médiations thérapeutiques contemporaines, mais elle y introduit trois spécificités que les médiations classiques ne possédaient pas au même degré.

Première spécificité — la précision géométrique. Les médiations classiques (dessin libre, sculpture libre, expression corporelle) laissent à l'objet médiateur une liberté formelle totale. La Neuromorphose® propose au contraire un répertoire structuré de formes géométriques précises — les plus de cent soixante-dix formes du répertoire EndoFormia® — qui canalisent l'expression sans l'enfermer. Cette structuration apporte une précision clinique que les médiations libres n'atteignent pas au même degré.

Deuxième spécificité — la manipulabilité tridimensionnelle. Le dessin libre est figé une fois tracé. La sculpture libre est lourde à modifier. La forme EndoFormia® est manipulable en temps réel — on peut la faire tourner, en changer la couleur, en modifier la texture, l'éclairer différemment, sans rien perdre des états antérieurs. Cette plasticité dynamique enrichit considérablement le travail clinique.

Troisième spécificité — l'universalité géométrique. Le dessin libre porte la subjectivité graphique du patient (son style, sa technique, ses contingences). La forme géométrique EndoFormia® est universellement définie — l'icosaèdre est l'icosaèdre pour tous les patients, dans toutes les cultures, dans toutes les langues. Cette universalité géométrique donne à la médiation neuromorphique une portée transculturelle que les médiations subjectives n'ont pas au même degré.


VIII — Position kleinienne et structure psychique

Melanie Klein — positions et structures

Melanie Klein (1882-1960), psychanalyste britannique d'origine viennoise, a posé l'un des cadres les plus influents de la psychanalyse contemporaine — la distinction entre position schizo-paranoïde (« Notes on some schizoid mechanisms », 1946) et position dépressive. Ces deux positions ne sont pas des étapes développementales linéaires mais des modes psychiques entre lesquels la psyché oscille tout au long de la vie selon les circonstances.

La position schizo-paranoïde se caractérise par le clivage (splitting) — la séparation rigide entre les bons et les mauvais objets, entre les parties acceptables et inacceptables de soi. La position dépressive, plus mature, intègre la complexité — un même objet peut être à la fois bon et frustrant, un même soi peut être à la fois fort et fragile.

Cette doctrine kleinienne éclaire indirectement la pratique de la Neuromorphose®. Certaines formes du répertoire — notamment la sphère noire (0.6.3), la sphère avec piquants (0.6.4), le nœud à la gorge (0.7.1) — peuvent signaler des configurations kleiniennes spécifiques (retrait dépressif, clivage défensif, ambivalence schizoïde). Le travail clinique avec ces formes peut s'inscrire dans un cadre théorique kleinien quand cela est cliniquement pertinent.

Bion et les éléments alpha et beta

Wilfred Bion (1897-1979), héritier direct de Klein et l'un des grands théoriciens psychanalytiques du XXᵉ siècle, a prolongé son œuvre en posant la distinction entre éléments alpha et éléments beta (Learning from Experience, 1962). Les éléments alpha sont des contenus psychiques transformés — pensables, élaborables, narrables. Les éléments beta sont des contenus psychiques bruts, non transformés — des sensations, des affects non métabolisés, des fragments d'expérience non encore intégrés.

Pour Bion, le travail thérapeutique consiste largement à accompagner la transformation des éléments beta en éléments alpha — à rendre pensable et narrable ce qui était encore brut et non élaboré. C'est ce qu'il appelait la fonction alpha du thérapeute.

La doctrine de la Neuromorphose® s'inscrit dans cette tradition bionienne par une voie originale. La forme géométrique offre au patient un support de transformation des éléments beta — ce qui était sensation brute, non nommable, peut prendre la forme d'une sphère, d'un nœud, d'une étoile, et devenir ainsi élaborable sans avoir à passer par le détour de la verbalisation directe. La forme matérialisée par EndoFormia® fonctionne, dans cette lecture, comme un intermédiaire alpha qui permet la transformation de matériaux bruts en contenus psychiques pensables.

Cette articulation entre la doctrine bionienne et la pratique de la Neuromorphose® mérite d'être nommée explicitement parce qu'elle situe la méthode dans un cadre théorique psychanalytique rigoureux, qui dépasse largement la simple inscription dans la tradition ericksonienne (développée au chapitre 8).